« Les talibans nous écoutent »

Publié le par Bagnères de Bigorre

GÉNÉRAL CHRISTIAN BAPTISTE, porte-parole adjoint de la Défense

LE GÉNÉRAL BAPTISTE, qui a lui-même servi comme officier au sein du 8 e RPIMa, explique pourquoi la communication de l’armée sur l’embuscade fatale en Afghanistan a paru chaotique. Un entretien du Parisien

Reconnaissez-vous des erreurs de communications de l’armée ?

Général Christian Baptiste.
Il y a des impératifs que nous assumons.

Notre communication est soumise à plusieurs contraintes. En premier lieu, le respect de la dignité de nos soldats, dans leur mort et après leur mort. Nous devons aussi cogérer le chagrin des familles. Ne pas en rajouter dans la communication, prendre en compte leurs demandes.

Quel genre de demandes ?

Par exemple, ne pas donner de détails sur le type de blessures. En particulier celles qui pourraient, dans la tête de certains grands-parents, donner des cauchemars la nuit. Le ministre de la Défense Hervé Morin ou le chef d’état-major des armées Jean-Louis Georgelin ont entendu de telles phrases de la part des familles. Si nous avons fini par révéler qu’un homme est mort par blessure à l’arme blanche, c’est parce qu’on sentait que la polémique enflait et faisait plus de mal encore aux familles. Autre contrainte : on sait que les talibans scrutent nos journaux, nos radios, la télévision et Internet. Ils ont une vraie stratégie de communication, dans le cadre d’un combat asymétrique.

Combat asymétrique ?

C’est la guerre du faible au fort, des terroristes face aux Etats. Les talibans ne représentent pas un Etat, ne portent pas d’uniforme, n’ont pas d’opinion publique. Pour eux, la mort des combattants est une bonne chose, elle valorise leur cause. Nous, nous avons une opinion publique, des codes éthiques, des règles d’engagement. Le but des talibans consiste à frapper et à exploiter cette frappe pour terroriser afin d’affaiblir les volontés. Celle des gouvernants et de l’opinion publique. Car il y a un effet retour.

C’est-à-dire ?

Quand on défend sa patrie sur le sol national, le soutien de tous va de soi. Mais quand des soldats défendent une cause à plusieurs milliers de kilomètres, ils ont besoin de se sentir en phase avec leurs compatriotes. Or, si leurs proches leur téléphonent pour leur demander ce qu’ils font là-bas, les informer qu’ici on dit que ce n’est pas bien, c’est terrible pour le soldat qui est loin.

« Guerre psychologique »

Les talibans ont-ils un système sophistiqué de propagande ?

Ils sont très à l’écoute. Leur but est de faire partir les forces de la coalition, pour se retrouver face à face avec le régime Karzaï et restaurer un régime taliban. Ils savent qu’ils ne gagneront pas militairement, donc ils s’attaquent à nos opinions publiques. C’est la guerre psychologique.

Hervé Morin demande l’unité du pays. Cela vise la presse ?

Nous devons rester une démocratie, il ne s’agit pas de verrouiller la communication. Mais personne ne doit être dupe de cette guerre de l’information. Il y a la responsabilité du gouvernement, à qui il revient d’expliquer les raisons pour lesquelles nous sommes là-bas, les enjeux, les difficultés. Et celle des rédactions, qui doivent éviter de tomber dans les pièges de la communication adverse.

Il y a eu des déclarations contradictoires de la part de l’armée…

Les médias veulent des réponses rapides. Juste après l’embuscade, à ce stade de connaissance, il semblait évident que les soldats étaient tombés dans les premiers instants. Dans un second temps, il y a le récit du général Puga, dix jours après. Là, on a eu le temps de tout reconstituer, d’interroger les blessés rapatriés en France, qui ne sont plus dans le stress d’après l’action. Mais on a été obligé de faire une communication allusive.

Comment cela ?

On nous a reproché de ne pas être précis sur la question des munitions. Mais nous ne voulons pas dire de combien de munitions disposent nos soldats, parce qu’en face ils écoutent.

Pourquoi emmenez-vous les familles en Afghanistan ?

Ce n’est pas une première : après l’attaque de Bouaké en 2004 en Côte d’Ivoire, les familles des victimes étaient allées sur les lieux trois semaines après, avec le chef d’état-major. Sept familles sur celles des dix soldats morts le 18 août veulent se rendre en Afghanistan. Elles seront accompagnées par les familles d’un marin mort au combat en 2006 et d’un adjudant-chef de l’armée de terre tué en 2007.

 

 


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Publié dans Revue de presse

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